Un chronique juridico-artistique iconoclaste
De Schiaparelli à Jean-Paul Gauthier, Procès imaginaire d’un parfum.
Eva Schiaparelli sera à l’honneur l’année prochaine, via l’exposition qui lui sera consacrée aux Arts Déco de Paris, du 6 juillet au 22 janvier 2023. L’Italienne, comme l’appelait Chanel, sa grande rivale dans les années 30, a transcendé les frontières de la mode, pour inventer des créations insolites, inédites, fantasques, poétiques.
En un mot : avec du panache. « Les titres de journaux affirmaient ainsi : « la collection Schiaperelli suffirait à créer une crise dans le vocabulaire » » (p.119 de ses mémoires qu’elle rédigea en 1953 sous le titre « Schocking, souvenirs d’Esa Schiaparelli », réédité pour l’occasion par Denoël).
Schiap, comme l’appelait le tout paris d’avant-guerre de 1925 à 1940, détourna de leur fonction première toutes sortes d’objets, à l’image des Suréalistes avec l’art. Elsa Schiaprelli les utilisa pour en faire l’imprimé de ses tissus (l’imprimé journal devenu un classique), des accessoires de mode (fermeture éclair, épingles à nourrice et coutures apparentes, motifs trompe l’œil…) des boutons (formes en acrobates, soleil, mains…) ou encore d’imposants bijoux ornementaux de tailles et matières improbables (le collier en cachets bleus d’aspirine ou celui enfermant dans des perles de verre transparentes de vrais paillons et insectes séchés colorés).
Sa recherche du sensationnel provoqua d’abord le scandale, mais emporta finalement l’adhésion, et en premier lieu celle des Américain(e)s qui installèrent son succès. Ses clientes de haute couture formaient le gotha international des femmes, qui aimaient à se montrer en public, pour faire apprécier autant leurs formes que leurs personnalités, ce que, par leurs choix de vêtement, Schiap aidait à révéler et imposer.
Il y avait ainsi dans ses créations un acte militant en faveur de la liberté des femmes, de ne plus se vêtir seulement pour attirer le regard masculin ou se conformer à ses diktats de pudeur, mais pour faire éclore et assumer leur personnalité au-delà même de leur physique. Leur compagnie était ainsi recherchée pour l’exemplarité et leur courage à se montrer différente, singulière.
Ainsi, après avoir « relooké » une Américaine du Middle West timide, peu jolie et mal habillée, elle la décrivit ainsi : « Ainsi, mieux qu’élégante, mieux que belle, elle devint une femme qui, partout où elle allait, provoquait la curiosité et l’intérêt. » ( in Schocking op.cit., P.131) « La suprême évasion réside en soi même », et elle se chargea de le faire voir (in Schocking op.cit., P.19) .
Une de ses clientes, l’actrice des années 30 Mae West, avait une silhouette charnelle en forme de sablier, et se jouait des censeurs qui sévissaient à Hollywood. De cette silhouette, dont elle avait pris un plâtre pour lui dessiner une robe, Shchiap, aidée de la peintre Léonor Fini, en fit le flacon d’un parfum habillé d’un mètre ruban enserrant le décolleté, qui allait devenir, par son nom, sa forme de buste plantureux, sa liqueur au parfum impudent, son emballage rose fuchsia intense, la signature de sa maison : Shocking.
Schiaparelli, avant-gardiste, punk avant l’heure, bien que demeurée confidentielle dans l’histoire de la mode, inspira de nombreux créateurs phares des années 80.
C’est en 1993 que Jean-Paul Gauthier signa le parfum « classique » dont la forme du flacon en verre transparent, représentait un buste de femme pulpeuse à la silhouette sablier, vêtue d’un corset, en hommage à sa grand-mère qui portait de tels dessous.
Imaginons un procès en contrefaçon entre les ayants-droits de Schiaparelli et la maison Gauthier, et l’échange des arguments qui s’en suivrait.
Tout d’abord, la forme du flacon révélée au public en 1937 ne serait-elle pas tombée dans le domaine public, cinquante ans plus tard en 1987, durée du droit patrimonial d’auteur en vigueur à l’époque de la sortie de celui de JPG ? Cela impliquerait que le créateur n’aurait eu ni droits à payer, ni autorisation à demander.
Cet argument aurait pu être pertinent si la durée du droit d’auteur ne démarrait pas à la date de décès de la créatrice, en 1973 . JPG ne renierait pas l’hommage à Schiappereli, https://www.grandpalais.fr/pdf/dossier_pedagogique/Dossier_pedagogique_JPG.pdf https://bioutibox.wordpress.com/2012/05/11/la-seconde-vie-delsa-schiaparelli/ mais mettrait surement en avant ses propres et libres choix personnels sur plusieurs éléments significatifs visuellement, dans une appréciation globale entre les deux bouteilles : la forme de sa bouteille se distingue de celle de Schiaparelli par des seins haut et coniques, caractéristiques de ceux de son corset emblématique réinventé pour Madona, la présence de porte-jarretelles, le haut du buste en verre translucide rose poudré, par opposition à un verre dépoli sur le reste du buste, enfin un emballage dans une boite de conserve ronde en métal chromé.
Il ferait sans surprise valoir son apport créatif et personnel à des formes antérieures, qui étaient déjà des déclinaisons d’une forme du domaine public : le buste des sculptures de déesse nue de l’antiquité dont la célèbre « Aphrodite de Cnide » de Praxitèle et surtout le buste traditionnel de la couturière, dit « stockman » crée en 1867.
Il est possible aussi dans ce type de dossier trop aléatoire sur l’issue du procès, de mener des négociations entre avocats et parties, pour aboutir à une solution transactionnelle confidentielle. On pourrait ainsi imaginer résoudre amiablement ce litige par une licence de droits d’exploitation consentie à la maison Gauthier sur une durée déterminée ou par le paiement d’une redevance fixe, forfaitaire et définitive de commercialisation paisible et illimitée par Jean-Paul Gaultier, ou encore même par un accord de coexistence gratuite de vente des parfums.
Dans la réalité, la coexistence paisible de la vente des deux parfums a bien eu cours pendant quelques années. Le parfum de fragrance voluptueuse Shocking fût revendu en France pendant l’exposition rétrospective de la mode d’Elsa Schiaparelli en 2002 au Musée des Arts déco, et continua de pouvoir être acquis sur internet jusqu’au milieu des années 2000, comme j’ai pu l’acheter à trois reprises moi-même entre 2002 et 2007. Il est désormais introuvable.
Ainsi, aucun élément de fait ne vient donc confirmer ou infirmer l’existence de ce litige. Mais il a bien failli se produire en 2018.
Plus de 25 ans plus tard, Kim Kardashian sort KKW Body en 2018 un flacon de parfum au buste réaliste de mannequin, en verre opaque couleur peau. Jean-Paul Gaultier s’amuse sur son compte Instagram de la proximité des flacons et publie ses croquis du premier flacon de 2013 avec un hashtag #original. Le réplique de l’existence du flacon Schiaperelli lui fut rapidement opposé tant par les réseaux sociaux que par des articles de presse américaine.( https://www.icon-icon.com/le-classique-de-jean-paul-gaultier/, https://www.fragrancefoundation.fr/2020/06/classique-de-jean-paul-gaultier/ )
Que dirait Schiap ? … « J’exulte lorsque je vois mes idées reprises par non seulement par les copieurs habituels mais aussi par des professionnels respectés. Bien sûr, ces gens gagent beaucoup plus d’argent que moi. Qu’importe ! qu’y-a-t-il de plus revigorant que de donner, sans tenir compte de la monnaie rendue ? » ( in Schocking op.cit., P.269).
Fermée par la créatrice en 1954, La Maison Schiaparelli appartient désormais au groupe Tod’s, et a (re)fait son entrée dans la haute couture en 2014, toujours sous le signe de l’extravagance saupoudrée d’humour et de poésie. https://www.schiaparelli.com/fr/21-place-vendome/l-histoire-de-la-maison/
Elle rayonne aujourd’hui sur le corps des vedettes les plus en vue, telles Beyoncé ou Lady Gaga … qui la préfèrent à la maison emblématique Chanel ainsi détrônée à son tour... pour un temps.